Le rôle de la Maison de la sagesse à Bagdad dans l’arabisation des sciences et l’essor de la langue arabe II

Le rôle de la Maison de la sagesse à Bagdad dans l’arabisation des sciences et l’essor de la langue arabe II
7616 1913

Le fils et successeur de Hârûn al-Rachîd, al-Ma`mûn, fit montre du même intérêt que son père pour la Maison de la sagesse, il poursuivit donc son œuvre jusqu’à ce que ce lieu de savoir devienne l’une des plus grandes bibliothèques du monde. Al-Ma`mûn écrivit une missive à l’empereur de Byzance dans laquelle il lui demandait la permission de sauver les sciences et les livres anciens qu’il possédait et que Byzance avait hérités des Grecs. Dès que la réponse positive du souverain byzantin lui parvint, al-Ma`mûn ne tarda pas à mettre sur pieds une mission scientifique dans laquelle il intégra un petit groupe de traducteurs à la tête duquel il mit le responsable de la Maison de la sagesse, Hunayn ibn Ishâq. La mission visita donc différents endroits susceptibles d’abriter des stocks de livres issus de la Grèce antique, elle en trouva effectivement et revint donc à Bagdad avec de véritables trésors de savoir, c’est-à-dire des ouvrages très rares traitant de philosophie, d’architecture, de musique, de médecine, d’astronomie et d’autres sciences encore.
Al-Ma`mûn fit la même chose avec tous les rois et souverains de son époque, il leur demanda à tous la permission d’envoyer dans leurs royaumes des missions scientifiques afin qu’elles prospectent et recherchent les lieux où étaient entreposaient les manuscrits anciens. Les résultats de ces recherches furent exceptionnels tant quantitativement et que qualitativement, c’est ainsi qu’al-Ma`mûn put constituer un immense fonds de livres anciens. Le calife éclairé constitua spécialement un groupe composé de traducteurs très expérimentés, de commentateurs et de papetiers dont la mission fut de traduire les ouvrages de ce fonds en langue arabe ; il nomma en outre un responsable pour chaque langue qui contrôlait la validité du travail des traducteurs et il leur octroya un très bon salaire.
Il est à noter qu’Ibn al-Nadîm a rappelé dans son livre Al-fihrist les noms des dizaines d’individus qui traduisaient de l’indien, du grec, du perse, du syriaque ou encore du nabatéen, certains d’entre eux traduisaient du texte original dans sa langue à lui, puis un autre traducteur se chargeait de transposer cette dernière traduction en langue arabe ou même dans d’autres langues, c’est ce que faisait par exemple Yûhnâ ibn Mâswîh qui traduisait les livres dans sa langue, le syriaque, puis il chargeait un de ses collègues de traduire ce texte en arabe, et enfin le manuscrit original était restauré la cas échéant puis relié, le but étant évidemment de le conserver longtemps dans le meilleur état possible.
Grâce à cette vaste entreprise de traduction, la langue arabe devint le réceptacle de toutes les sciences qui existaient à ce moment-là, cette langue merveilleuse connut alors ses siècles d’or et son apogée. La langue arabe devint donc la langue officielle de l’apprentissage des mathématiques, de l’astronomie, de la médecine, de la chimie, de l’architecture ou de la philosophie, quiconque voulait approfondir ses connaissances dans l’une de ces sciences devait impérativement maîtriser parfaitement l’arabe, et ce, afin d’avoir accès aux ouvrages les plus avancés dans ces dernières, lesquels étaient quasiment tous rédigés en arabe.

Ce qui rajoute encore à la grande valeur des hommes de cette époque qui ont arabisé les sciences, c’est le fait que ces derniers ne se sont pas contentés de traduire simplement, mais ils ont commenté souvent de manière très pertinente les textes qu’ils traduisaient, ils faisaient en outre l’exégèse de théories scientifiques complexes puis ils les mettaient en pratique, de plus ils pouvaient les améliorer en comblant leurs lacunes et en corrigeant leurs erreurs et imprécisions ; en somme, leur travail ressemblait à ce qu’on appelle aujourd’hui le tahqîq, c’est en tout cas ce qu’on comprend à travers les commentaires d’Ibn al-Nadîm de certains de ces livres.
Il semblerait que le calife al-Ma`mûn ne se soit pas contenté de prolonger l’œuvre de son père ; en effet, il créa une branche de la Maison de la sagesse spécialement consacrée à l’arabisation des sciences. Il y nomma des savants dont la mission était d’améliorer les livres en les rectifiant et d’arabiser les noms propres (pays, ethnies, etc.) afin de les faire correspondre à la logique arabe. La bibliothèque de cette branche comportait des milliers de livres traduits que les employés de celle-ci s’appliquaient à lire et à étudier avec passion, leur travail extraordinaire produisit une culture à propos de laquelle George Sarton dit la chose suivante : « Cette culture s’est répandue de Bagdad comme le feu sur des étendues d’herbes sèches, jusqu’à l’Inde à l’est et jusqu’à al-Andalus à l’ouest ».

Ces livres traduits en arabe qui comportaient en outre les commentaires éclairants et innovants des savants musulmans ont joué un rôle fondamental dans la survenance d’un éveil scientifique dans tous les domaines, chez les musulmans bien sûr mais également chez tous ceux qui, issus de peuples étrangers, ont appris auprès de ces derniers. Jusqu’à notre époque contemporaine, il n’avait jamais été constaté dans l’histoire un tel éveil scientifique, et rappelons que ce dernier eut lieu à une époque où l’Europe – comme l’affirme Sarton – vivait dans les ténèbres et l’arriération. Cet éveil permit à des savants arabes d’exploiter au mieux leurs talents et d’atteindre des sommets, d’ailleurs ils furent à la pointe dans diverses sciences et jusqu’à aujourd’hui leurs noms sont liés à ces dernières ; on trouve donc parmi ces éminents savants :
-Al-Khawârzimî (Muhammad ibn Mûsâ) : il est considéré comme le vrai inventeur de l’algèbre moderne, il s’adonna aux études au sein de la Maison de la sagesse dès sa création.
-Al-Râzî (Abû Bakr Muhammad ibn Zakariyâ) : il s’agit d’un médecin célèbre qui excellait dans de nombreuses sciences, il rédigea en tout 131 ouvrages dont la moitié était consacrée à la médecine.
-Ibn Sînâ (Abû ‘Alî ibn al-Husayn) : c’est également un médecin très renommé, il écrivit des centaines de livres en arabe et en perse consacrés à différentes sciences.
-Al-Bîrûnî (Abû al-Rîhân Ahmad ibn Muhammad) : il devint célèbre grâce à sa vaste connaissance de l’astronomie et des étoiles.
-Djâbir ibn Hayyân : il est considéré comme le grand maître de la chimie au point que les anciens associaient directement son nom à cette science, ils appelaient cette dernière la « science de Djâbir ».
-Al-Battânî (Muhammad ibn Djâbir ibn Sinân al-Harânî) : il se rendit célèbre dans le domaine de l’observation astronomique, selon al-Dhahabî il était la plus grande référence dans ce domaine de son époque, il se fabriqua un télescope spécialement pour lui avec lequel il entreprit ses travaux, il put grâce à ce télescope calculer la durée d’une année solaire, il est à noter que son calcul n’est pas très éloigné de celui effectué par les astronomes contemporains ; par ailleurs, il arriva à prévoir les éclipses de soleil et de lune avec une extrême précision.
-Ibn al-Nafîs (‘Alî ibn Abî al-Harim al-Qirchî) : il fut à son époque celui qui maîtrisa le mieux la médecine, il jouissait d’une intelligence exceptionnelle ; al-Sabakî a dit à son sujet la chose suivante : « Il n’y avait personne sur terre pouvant rivaliser avec lui dans le domaine de la médecine, en ce qui concerne les traitements médicaux il était bien plus fort qu’Ibn Sînâ ».
-Al-Idrîsî : il s’agit d’un des géographes arabes les plus célèbres, il fit progresser l’humanité grâce à ses découvertes et avancées dans ce domaine, lesquelles sont peu différentes des connaissances actuelles.
Ce n’est là qu’une courte liste loin d’être exhaustive de savants qui se sont abreuvés à la source du savoir de la Maison de la sagesse ou à celle des livres qui furent traduits en son sein.

En plus d’avoir permis l’éclosion de tous ces grands savants, il est important d’insister sur le fait que les traducteurs de cette bibliothèque ont rendu un immense service à toute l’humanité en préservant et transmettant l’héritage intellectuel et culturel des civilisations anciennes, lequel était clairement menacé de disparition ; il est donc évident que sans le travail merveilleux de ces traducteurs nous ne connaîtrions pas aujourd’hui la plupart des précieux écrits grecs, perses ou indiens et bien d’autres ouvrages anciens, d’ailleurs de nos jours les bibliothèques disposent de nombreuses copies (traduites ou non) de ces manuscrits multiséculaires. Rappelons que la lecture de ces ouvrages était interdite dans la plupart des pays desquels ils furent ramenés, les livres découverts étaient souvent brûlés comme ce fut le cas des ouvrages du célèbre savant Archimède dont une grande quantité fut jetée au feu par les Romains. A ce propos, Gustave Lebon a déclaré : « Plus le chercheur approfondie son étude de la civilisation islamique plus il découvre des choses nouvelles et plus s’ouvrent à lui des horizons jusque-là insoupçonnés ; par ailleurs, il constate que les gens du Moyen Age n’ont pu avoir connaissance des civilisations et peuples anciens que par l’intermédiaire des savants musulmans ».
Au vu de tout ce que nous avons rappelé dans ce présent article, nous arrivons à la conclusion que si l’expérience de la Maison de la sagesse était reproduite aujourd’hui sous la forme d’un institut scientifique qui ferait ce que faisait cette dernière mais en s’adaptant aux dernières découvertes et données scientifiques, alors un arabisation de toutes les sciences dont nous arabo-musulmans avons besoin serait possible. Par ailleurs, grâce à ce travail salutaire, nos étudiants pourraient étudier ces sciences dans les universités et les instituts en langue arabe sans difficulté, de plus les simples lecteurs et autres personnes cultivées arabes ne maîtrisant que la langue arabe pourraient accéder facilement à ces sciences ; ce travail aurait en outre la vertu de briser le mur qui sépare les gens du commun et la lecture des ouvrages présentant les bases de nombreuses sciences comme la médecine par exemple. Les hommes de savoir et de cultures arabes considèrent avec raison que les peuples arabes sont parmi les peuples les moins instruits dans les domaines de la médecine, de la pharmacie et de manière générale des sciences expérimentales modernes, la raison principale en est que la plupart des matières scientifiques disponibles ayant trait à ces domaines sont sous la forme d’articles, de thèses, de livres et de recherches dont la plupart sont rédigés dans des langues étrangères, ce qui évidemment les rend moins accessibles à la lecture.
Par conséquent, il serait bon que les Etats arabes, qui ont une représentation à la Ligue arabe ou au Comité de coopération des pays du Golfe, mettent sur pieds une institution scientifique ressemblant à la Maison de la sagesse fondée par le calife Hârûn al-Rachîd, ils y nommeraient des académiciens, des scientifiques et des traducteurs dont la mission serait de choisir des livres non arabes mais au contenu scientifique intéressant et de les traduire en arabe, de former un comité scientifique qui traduirait les résultats et contributions scientifiques des instituts, universités et laboratoires étrangers, puis de proposer ces traductions inédites à ceux qui étudient et enseignent ces matières, ces derniers pourraient alors les analyser et en discuter afin de donner leur avis sur les théories et données qui s’y trouvent, le but étant, en dernière instance, de les convaincre d’enseigner leurs matières en langue arabe.
Nous sommes profondément convaincus que si environ mille scientifiques de haut niveau étaient désignés pour accomplir un tel travail, ces derniers pourraient arabiser en dix ans tout ce dont nous avons besoin pour relever la Oumma, ils feraient en outre de la langue arabe une langue de référence dans l’enseignement de ces diverses sciences.
 

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