Pourquoi il est important d’étudier les Croisades ? II

Pourquoi il est important d’étudier les Croisades ? II
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Nous vous proposons là le deuxième article de notre série répondant à la question ci-dessus.


4- La mise en évidence de la nature des divergences intellectuelles, juridiques et dogmatiques entre les sunnites et les chiites.

Il apparaît également avec clarté à travers l’histoire des Croisades des divergences intellectuelles, juridiques et dogmatiques au sein même de la Communauté islamique et ayant trait à une question fort épineuse, soit celle de l’opposition entre les sunnites et les chiites. En effet, cette question doit être soulevée, car les événements qui nous intéressent ici ont pris place notamment dans deux régions principales, la Syrie-Palestine et l’Egypte, la première étant alors sous la domination des Seldjoukides sunnites et les seconde sous celle des Fatimides chiites. Cette réalité donna lieu à des attitudes et prises de positions qui nous aident considérablement à comprendre les subtilités de ce qui se passe à notre époque actuelle, et de ce qui se passera demain.

5- Etudier les Croisades est très utile pour tenter de comprendre quel sera le futur de la Oumma :

L’étude du conflit qui opposa les musulmans aux Croisés n’est pas seulement une chose pouvant nous être utile afin de mieux comprendre notre réalité présente, mais elle est également très importante si nous voulons appréhender notre avenir. Il est très clair qu’il n’y aura dans le futur une époque totalement débarrassée de ces conflits et chocs ; cependant, il est possible qu’il y ait des phases d’accalmies et des phases ou se déchaîne à nouveau la fureur de la guerre, en tous les cas il y aura des conflits jusqu’au Jour du Jugement, et à ce propos il existe différents hadiths authentiques du Prophète () et qui confirment cette réalité, parmi ceux-ci on trouve par exemple ce hadith rapporté par Abû Hurayra où le Prophète () dit : «L’Heure [du Jugement] ne se lèvera pas tant que les Romains ne camperont pas dans le cours inférieur de l’Oronte (al-A‘mâq) ou à Dâbiq. Alors s’ébranlera contre eux une armée de Médine, composée des meilleurs habitants de la terre. Quand les deux armées seront sur le point de s’affronter, les Romains diront : « Laissez-nous la main libre avec ceux qui ont pris des prisonniers parmi nous : nous irons combattre ceux-là seulement ». Mais les musulmans répondront : « Non, par Allah. Nous ne vous laisserons pas la main libre contre nos frères ». Et le combat fera rage. Un tiers [des musulmans] prendra la fuite, vaincus : Allah n’acceptera jamais leur repentir. Un tiers sera tué : ils seront auprès d’Allah les martyrs les meilleurs. Et un tiers remportera la victoire et ils n’auront plus à craindre de dissension : ceux-là conquerront Constantinople. Et tandis qu’ils se trouveront en train de partager le butin, et qu’ils auront pendu leurs épées aux oliviers, voilà que Satan criera faussement parmi eux : « L’Antéchrist a pris votre place dans vos familles ! ». Ils sortiront alors de Constantinople. Quand ils arriveront en Syrie, Satan sortira contre eux. Tandis qu’ils se prépareront à le combattre et serreront les rangs, voilà que viendra le temps de la prière. Alors Jésus fils de Marie descendra [du ciel] pour diriger la prière. Quand l’ennemi d’Allah le verra, il se dissoudra comme le sel dans l’eau. Et s’il le laissait aller, il se dissoudrait jusqu’à disparaître. Mais Allah le tuera de la main de Jésus et leur montrera son sang sur la pointe de sa lance » (Mouslim).

6- Montrer la réalité et mettre en évidence les falsifications subies par l’histoire de la civilisation islamique :

Parmi les motifs les plus importants poussant à étudier cette période essentielle de l’histoire de la Oumma, on trouve le fait de dénoncer les falsifications qui ont largement dénaturé et transformé les faits, falsifications souvent dues à la subjectivité ou à l’esprit romanesque des littérateurs, écrivains et autres chroniqueurs, et ce, qu’ils fussent musulmans ou bien occidentaux. En fait, personne n’ignore qu’un écrivain ne se préoccupe que très peu de l’authenticité des faits historiques, mais il est plus intéressé à raconter ce qui lui semble servir son récit, dans cette logique il peut même aller jusqu’à inventer des personnages ou bien affabuler sur la biographie de personnages réels s’il pense que cela est nécessaire pour appuyer une opinion ou enraciner une idée. Evidemment cette manière de faire brouille beaucoup la réalité des faits pour les gens, c’est ainsi que celui qui écoute ce récit ou le lit devient en quelque sorte l’otage de l’auteur ou de l’écrivain. A ces falsifications de « bonne foi » s’ajoutent les falsifications et autres altérations des faits faites de manière intentionnelle, lesquelles cherchent à attaquer les fondements des symboles islamiques en magnifiant la réalité des Croisés, l’objectif étant de fabriquer une histoire ayant peu à voir avec la réalité de ce qui s’est vraiment passé.
Il est important de noter que parmi les pires falsifications subies par l’histoire des Croisades il y a tout simplement le fait qu’on les nomme par ce nom ! En effet, ces événements historiques majeurs n’étaient absolument pas connus sous ce nom pendant qu’ils se déroulèrent, et nous pouvons même affirmer que cette dénomination, c’est-à-dire les « Croisades », n’a vu le jour et ne s’est répandue qu’à partir du XVIIIe siècle ; avant cela les gens avaient pris l’habitude de donner d’autres noms à cette grande offensive médiévale comme l’expédition, le voyage des pèlerins, périple en Terre sainte ou encore la guerre sainte.
Il nous est possible de dire que ce nom de « Croisades » s’est répandu, car il permet d’évoquer une « guerre noble » faite avec courage et abnégation ainsi que l’idée de la Rédemption à laquelle sont très attachés les chrétiens. Toutefois, toutes ces belles vertus furent le plus souvent totalement absentes lors de ces guerres, lesquelles se sont plutôt démarquées par leur grande violence, leur barbarie et la terreur qu’elles répandirent dans la région. Malgré cette amère réalité, il est étonnant de constater que de nombreux Occidentaux pensent que ces guerres religieuses étaient nobles et poursuivaient des objectifs dictés par le Ciel en employant de nobles moyens. Cette manière de voir peut expliquer dans une certaine mesure les propos tenus par George W. Bush, alors qu’il était le président des Etats-Unis, au sujet de la guerre en Iraq qu’il décrivit comme étant une « Croisade ». En employant ce terme, Bush ne visait pas du tout à faire montre d’agressivité, en fait il n’a fait là que mettre en évidence son héritage culturel et partant celui de tout le peuple américain, entres autres peuples occidentaux. Ce mot était en quelque sorte un message à la fois direct et indirect adressé à tous les peuples dont la teneur essentielle était que cette guerre d’Iraq poursuivait des buts tout à fait nobles et que les Etats-Unis la menaient pour le plus grand bien de l’humanité.
Il est désormais extrêmement difficile de sortir de la terrible confusion provoquée par l’utilisation du terme « Croisades », et ceci est d’autant plus vrai que la plupart des individus appartenant à la nouvelle génération d’historiens musulmans ont étudié auprès de chercheurs et professeurs occidentaux, et par conséquent ils ont adopté sans aucun esprit critique toutes leurs théories, analyses et catégories concernant l’histoire et les termes servant à la décrire. Il est donc désormais ardu de parler par exemple de la « première guerre coloniale », de l’ « invasion occidentale ou européenne » ou encore des « guerres chrétiennes », car toutes ces terminologies pourraient guider les esprits vers le sens profond et réel de toutes ces batailles et de tous événements anciens. C’est pourquoi il nous semble, en tant qu’historiens musulmans sérieux, qu’il faille refuser catégoriquement les terminologies qui laisseraient penser que ces guerres médiévales ont été faites au nom du bien et de la justice, car c’est loin d’être le cas.

7- Analyser les buts et motifs qui se trouvaient derrière ces expéditions occidentales féroces :

L’un des autres grands objectifs de l’étude de ce sujet est d’analyser en profondeur les buts et les motifs qui se trouvaient derrière ces expéditions armées occidentales en terre d’Islam. Notons que les historiens et autres chercheurs se sont divisés sur ce thème en de multiples écoles et courants. A titre d’exemple certains d’entre eux sont sûrs que le but principal de cette offensive était religieux, un deuxième groupe affirme qu’il était économique, un troisième groupe parle de motifs purement politiques, un quatrième évoque les raisons authentiquement morales de ces guerres et un cinquième rassemble deux ou trois de ces motifs ou bien en les rassemblant tous en les cassant par ordre d’importance, en en enlevant et en ajoutant.
Il est important de dire que ce sujet en particulier a occupé et fait travailler d’innombrables esprits, il a été à la source de nombreuses interprétations qui étaient souvent directement le fruit du vécu, de la formation, de la mentalité ou bien de l’arrière-plan culturel ou religieux des analystes et chercheurs s’y étant attelés.

Dr Râghib al-Sardjânî, tiré de L’histoire des Croisades.

(A suivre).
 

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