Le rôle des emprunts civilisationnels sélectifs dans la formation de la civilisation islamique

Le rôle des emprunts civilisationnels sélectifs dans la formation de la civilisation islamique
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L’Islam est une religion complète et globale dont le message s’adresse à l’humanité entière sans distinction de race, d’origine ou de culture, par conséquent il n’est pas étonnant de trouver dans la civilisation islamique des éléments issus des cultures et civilisations des peuples parmi lesquels la prédication islamique s’est répandue, lesquels peuples islamisés formèrent donc à un moment de l’Histoire un ensemble immense qui allait des côtes de l’Océan atlantique jusqu’à la Grand Muraille de Chine.
Ainsi, nous pouvons dire que la civilisation islamique est la civilisation de tous les peuples musulmans qui à un moment ou à un autre ont accepté l’Islam comme leur religion, laquelle a donc influencé en profondeur leur réalité et leur mode de vie qui s’en sont trouvés fort changés. Cette belle et grande civilisation n’est pas la civilisation des Arabes seulement ; en effet, cet état de fait nous apparaît comme évident lorsque nous observons avec soin et attention l’origine ethnique de ceux qui posèrent les premières pierres de cette civilisation, il y avait parmi eux des Perses, des Turcs, des Ethiopiens, des Orientaux, des Maghrébins et d’autres encore. C’est pour cette raison que la civilisation islamique apparaît comme une construction complète aux piliers très solides convenant à des peuples ayant des visions du monde, des cultures, des goûts et des intérêts fort hétérogènes. Il n’est pas surprenant que le dernier message céleste et éternel s’adresse aux hommes dans leur totalité et sans aucune discrimination, il n’y a pas dans l’Islam une race supérieure aux autres ou jouissant d’une élection divine la privilégiant.
Si nous méditons un peu sur la vie du Prophète (), nous verrons qu’il () a appelé – de manière concrète – à s’ouvrir aux expériences des autres et à profiter de leurs expertises et savoir-faire, c’est ce qu’on peut appeler les « emprunts civilisationnels sélectifs », c’est-à-dire cette capacité à sélectionner et à choisir avec conscience et ordre ce que nous pouvons prendre de bon pour nous chez les autres. En effet, il n’existe pas de civilisation qui ait inventé quelque chose sans qu’elle n’ait transmis cette chose à d’autres civilisations, cette transmission n’est en aucune manière une maladie contagieuse ou un déshonneur pour celui qui emprunte, mais elle est bien au contraire un élément « nourrissant » pour ce dernier. Il est a contrario incontestable que l’isolement d’une civilisation et son ignorance sont liés, et ces deux écueils sont causes d’arriération. C’est en partant de ce constat que la civilisation islamique a tout mis en œuvre pour profiter au maximum des savoir-faire et expériences des autres peuples et civilisations, et à ce propos cheikh ‘Abd al-Karîm Muhammad Mutî’ al-Hamdâwî a dit : « Le système législatif islamique ne s’oppose aucunement au sens de l’Histoire, et ce, tant que les expériences et expertises des autres sont appréhendées avec raison et qu’on tire les leçons des erreurs commises par ces derniers et tant que nous disposons d’une « sonde », basée sur le Coran et la Sunna, permettant d’évaluer l’étendue de la réussite et de l’échec de nouvelles pratiques ou règles ; cela est clairement mis en évidence dans le Noble Coran où Allah, exalté soi-Il, dit : « N’ont-ils donc jamais parcouru la terre pour voir ce qu’il est advenu de ceux qui vécurent avant eux et qui étaient plus puissants qu’eux ? » (Coran 35/44) ou bien encore : « Il y avait assurément, pour la tribu de Sabâ` un signe dans leur habitat : deux jardins, l’un à droite et l’autre à gauche. « Mangez de ce que votre Seigneur vous a attribué, et soyez-Lui reconnaissants : une bonne contrée et un Seigneur Pardonneur. Mais ils se détournèrent. Nous déchaînâmes contre eux l’inondation du Barrage, et leur changeâmes leurs deux jardins en deux jardins aux fruits amers, tamaris et quelques jujubiers » (Coran 34/15-16). Il est certain que le processus visant à bénéficier des expériences précédentes et historiques que l’Islam a initiées a été à l’origine de la formation de l’Ecole historique chez les juristes du droit positif qui se sont opposés à l’idée du droit naturel ».
Notons qu’il y a un fossé immense entre l’ouverture d’esprit qui ne met pas en péril l’identité particulière et indépendante de la Oumma et le processus qui dissout, annihile ou disloque cette identité dû à l’incapacité à faire face efficacement aux défis internes et externes ainsi qu’à l’habitude de l’imitation servile ou à la tendance naturelle à suivre bêtement tout ce qui est importé par les étrangers. Il ne fait aucun doute que cette ouverture à l’Autre nécessite d’être conditionnée par une profonde réflexion sur ce que ce dernier peut nous apporter afin de bien saisir son intérêt et ses défauts dans le but d’utiliser ce que tel ou tel apport a de positif pour le développement du présent et de l’avenir. Pour ce faire il faut : être capable de trancher, savoir bénéficier de telle ou telle chose avec conscience, posséder un dogme solide, jouir d’une pensée très claire et faire de la Loi d’Allah, exalté soit-Il, notre référence ultime au moment de rejeter ou d’intégrer une chose, et à ce propos Allah, exalté soit-Il, dit : « Tiens fermement à ce qui t’a été révélé car tu es sur le droit chemin » (Coran 43/43).
On trouve dans les postulats historiques le fait que la société, qui forma le noyau de base du commencement de la civilisation islamique, était bien au-dessous du niveau des civilisations qui étaient alors ses contemporaines ; cependant, lorsque cette société basique et simple embrassa l’Islam, elle acquit une formidable confiance en soi de même qu’elle développa l’idée selon laquelle chacun de ses membres avait une responsabilité vis-à-vis des autres membres et devait sacrifier son intérêt personnel afin de servir l’intérêt général, c’est-à-dire tout à fait le contraire de qui régissait cette société jusqu’alors, société où des enfants étaient sacrifiés, soit également l’avenir de cette dernière, par crainte de la pauvreté ou de la préservation du sacrifié des on-dit. Toutefois, la conséquence la plus importante et saillante de l’Islam sur cette société fut la transformation de celle-ci qui était composée de tribus divisées et ignares en une communauté unie et assoiffée de savoirs et de connaissances se sentant pour mission d’assimiler tous les savoir-faire et sciences des autres peuples et civilisations.
Evidemment, cette dynamique est le résultat direct du fait que l’Islam pousse à l’apprentissage et à l’enseignement, en d’autres mots se convertir à l’Islam c’est commencer un chemin de connaissance, on peut même dire que le niveau de religiosité est directement lié au niveau de connaissances apprises. Notons que le mot « savoir » et ses dérivés apparaissent 877 fois dans le Coran, Allah, exalté soit-Il, nous nous a accordé le bienfait du savoir, Il a élevé très haut sa valeur et Il loue ceux qui le recherchent, Allah, exalté soit-Il, dit : «Vous avez été instruits de ce que vous ne saviez pas, ni vous ni vos ancêtres » (Coran 6/91). En outre, il existe plusieurs préceptes coraniques et prophétiques sur l’importance de l’acquisition d’une science solide par le musulman comme le fait que la science peut faire accéder au degré des oulémas, qu’elle symbolise l’unité entre la vie d’ici-bas et l’au-delà, ou bien qu’elle donne des fruits ici-bas mais est aussi le moyen d’accéder éternellement au plus haut niveau du Paradis, c’est ainsi que le Prophète () a dit : « Celui qui dans cette vie marche sur la voie de la recherche du savoir, alors Allah le fera marcher sur la voie qui mène au Paradis » (al-Tirmidhî) ; notons que parmi ces préceptes coraniques et prophétiques on trouve également l’appel à réfléchir profondément et à méditer sur le Coran, et Allah, exalté soit-Il, dit : « N’ont-ils pas observé le ciel au-dessus d’eux comment Nous l’avons bâti et embelli et comment il est sans fissures ? Et la terre, Nous l’avons étendue et Nous y avons enfoncé fermement des montagnes et y avons fait pousser toutes sortes de magnifiques couples de [végétaux] » (Coran 59/6-7). Cette injonction à réfléchir et à méditer sur la création et sur les vestiges des peuples précédents amène naturellement les musulmans à entreprendre des emprunts civilisationnels sélectifs et les conduits à l’une des sources essentielles de la Civilisation humaine. L’Islam nous demande d’appréhender intelligemment ce qu’on peut appeler la notion globale de Civilisation et de progrès afin d’en tirer les règles de développement de cette vie. Il ne fait aucun doute que c’est là le seul et unique moyen de sortir de la paresse et de l’avachissement civilisationnels et de préparer le moment où la Oumma jouera une nouvelle fois son rôle civilisation.

 

Mahfûzh Wuld Khayrî.

 

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