Louange à Allah et que la paix et la bénédiction soient sur Son Prophète et Messager, Mohammed, ainsi que sur sa famille et ses Compagnons :
La synthèse de votre question est la suivante : l’emprunt à intérêt est-il interdit au titre de l'interdiction des moyens – dans la mesure où l’emprunteur ne consomme pas lui-même l’usure mais la verse à autrui – et devient-il de ce fait licite en cas de besoin, exemptant son auteur de tout péché si les conditions de la nécessité ou du besoin sont réunies ?
Voici notre réponse : Les degrés de l'interdit varient. Certains sont interdits par essence (muharram li-dhâtihi), d'autres pour une cause extérieure (muharram li-ghayrihi). L’interdit par essence est d'une portée juridique plus contraignante que l’interdit pour une cause extérieure.
L'imam Al-Qarafi a écrit dans Al-Furûq :
« L’interdiction chez nous concernant l’interdit par cause extérieure, tout comme le caractère répréhensible du répréhensible par cause extérieure, sont plus légers que s'il s'agissait d'un interdit par essence ou d'un répréhensible par essence. Comprends donc cela. »
Ainsi, ce qui est interdit au titre des objectifs (tahrîīm al-maqâsid) est plus grave que ce qui est interdit au titre des moyens (tahrîm al-wasâ'il).
Ibn al-Qayyim a précisé :
« Les interdits sont de deux types : ce qui est interdit par essence et ne peut être rendu licite en aucun cas, et ce qui fait l'objet d'une interdiction circonstancielle, interdite à un moment et non à un autre. »
L'usure (riba) constitue la plus grave des interdictions en matière de contrats, comme l'a souligné le Cheikh al-Islam Ibn Taymiyyah. Toutefois, elle comporte des nuances : l’usure d'excès (ribâ al-fadhl) n'équivaut pas à l’usure à terme (ribâ al-nasî'ah). L’interdiction de l'usure à terme relève de l’interdiction des objectifs, tandis que l’interdiction de l'usure d'excès relève de l’interdiction des moyens et du blocage des voies menant au péché. C'est pourquoi aucune forme de ribâ al-nasî'ah n’a jamais été autorisée, ainsi que l'explique Ibn al-Qayyim dans I'lâm al-Muwaqqi'în.
De son côté, son maître [Ibn Taymiyyah] a écrit dans Majmû' al-Fatâwâ :
« L’usure d’excès n’a été interdite que parce qu’elle constitue un moyen menant à l’usure à terme. »
Certains savants opèrent également une distinction entre le fait de percevoir l'usure et le fait de la verser. Ils estiment que la perception de l’usure est interdite par objectif, tandis que son versement est interdit par moyen, ce qui la rend licite en cas de besoin. C’est la position adoptée par le Conseil Européen de la Fatwa. Néanmoins, cette opinion fait l'objet de contestations et n’est pas unanimement admise. Les opposants répliquent que le Législateur a mis sur un pied d’égalité celui qui perçoit l’usure et celui qui la verse pour autrui en matière de péché, en déclarant : « Ils sont égaux ».
De plus, à supposer que l'emprunt relève de la catégorie des moyens et que le besoin le rende licite, quel est le critère de définition de ce besoin ? C'est là que réside le cœur du problème. C’est pourquoi le Cheikh Abdallah Bin Bayyah a affirmé :
« L’application de la notion de besoin dans les jugements juridiques est devenue l’une des questions ambiguës que beaucoup de gens ne cernent pas. De surcroît, la majorité des problématiques jurisprudentielles contemporaines – qu’elles aient été tranchées par les académies de jurisprudence ou qu’elles soient encore à l’étude – ramènent à la difficulté d'évaluer le besoin et de déterminer le statut qui en découle : doit-on l’assimiler à la nécessité absolue pour lui appliquer son régime de dérogation, ou non ? [...] Cela signifie que la définition de la relation entre le besoin et la nécessité absolue est devenue la clé pour débloquer les dilemmes des transactions financières contemporaines en jurisprudence. »
Le Cheikh Bin Bayyah ajoute :
« Le besoin, au sens terminologique, est de deux ordres : un besoin général qui peut être assimilé à la nécessité absolue, et c'est le besoin au sens de la théorie des fondements du droit (usûlî). Certains l'ont qualifié de "nécessité publique". Le second est un besoin jurisprudentiel spécifique (fiqhî khâss), dont le statut est temporaire et qui constitue une extension du concept de nécessité... Certains juristes, à l'instar d'Ibn Nujaym et d'Al-Souyoutî, ont transposé le besoin de son concept fondamental vers les maximes jurisprudentielles sans énoncer de critères stricts. Cela a laissé croire à certains chercheurs contemporains que dès qu'une pénibilité se manifeste ou qu'un besoin surgit, la licéité doit être proclamée, comme s'ils s'appuyaient sur une règle absolue dictant le jugement sans intermédiaire, à l'instar de la nécessité jurisprudentielle dans son sens le plus strict, sans distinction entre les deux... En réalité, le besoin jurisprudentiel assimilé à la nécessité relève d'une extension de la signification de la nécessité absolue et de la contrainte. En effet, la "nécessité" est un concept analogue (un terme universel dont l'intensité varie selon ses composantes). Ceux qui font preuve de flexibilité appliquent le terme au degré intermédiaire (le besoin), tandis que ceux qui sont rigoureux le restreignent au degré supérieur : la nécessité absolue... Ce besoin jurisprudentiel ne produit pas d'effet continu ni de règle permanente ; il est, à l'instar de la nécessité absolue, évalué à sa juste mesure. Il n'établit une dérogation que strictement là où le besoin se fait sentir. Il est de nature personnelle, ce qui signifie qu'il n'est pas permis à celui qui n'est pas dans le besoin, et ne dépasse pas son cadre individuel. C'est ce qui distingue le besoin jurisprudentiel du besoin fondamental qui, lui, établit une règle permanente et continue sans que sa réalisation effective ne soit exigée chez chaque individu pris isolément. Ainsi, le contrat de vente à terme (salam) est licite pour celui qui est dans le besoin comme pour celui qui ne l'est pas. » (Fin de citation de l’ouvrage Sina'at al-Fatwa, avec de légères adaptations).
Quoi qu’il en soit, cette question fait partie des points de divergence entre les savants. Ce que nous estimons prépondérant – et la science parfaite appartient à Allah le Très-Haut –, c’est qu’il n’y a pas de distinction à opérer entre celui qui perçoit l’usure et celui qui la verse. L'usure figure parmi les péchés les plus graves et les crimes les plus immenses ; seule la nécessité absolue (darûrah) ou ce qui est assimilé à la nécessité parmi les besoins stricts, selon les critères juridiques reconnus, peut la rendre licite. Même si l'on avançait que le versement de l'usure relève de l'interdiction des moyens pour l'emprunteur et que le besoin l'autorise, il ne s'agit nullement du besoin absolu ou de n'importe quel besoin, mais bien d'un besoin spécifique [et qualifié], comme nous l'avons explicité.
Vous avez soulevé dans votre question un ensemble de points dont l’examen détaillé exigerait de longs développements que l'espace disponible ne nous permet pas d'exposer, en raison de l'accumulation des questions en attente. Ces thématiques ont été largement traitées par ailleurs, et nous nous contenterons de vous orienter vers deux ouvrages de référence majeurs où vous pourrez aisément consulter les détails de ce que vous avez mentionné ainsi que les avis des savants :
1. Sinâ'at al-Fatwâ wa Fiqh al-Aqalliyyât du Cheikh Abdallah Bin Bayyah.
2. Al-Hâjah al-latî tanzilu manzilata al-darûrah wa tatbîqâtuhâ 'alâ al-ijtihâdât al-mu'âsirah du Dr Walid Salah al-Din.
Et Allah sait mieux.