La police dans le système islamique

La police dans le système islamique
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La police est considérée comme l’un des corps intermédiaires les plus importants en régime islamique et l’un des éléments les plus essentiels de la vie de la société et des gens ; la police est représentée concrètement par les agents qui assurent le maintien de la sécurité et de l’ordre, ils se chargent en outre de faire appliquer la loi afin de garantir la paix pour les citoyens ainsi que la sécurité de leur personne, de leurs biens et de leur honneur, cette police est égale à une armée protégeant la sécurité intérieure du pays.

La police à l’époque du Prophète () et des Califes Bien-guidés :

Les musulmans connaissent le système de la police depuis l’époque du Prophète (), évidemment cette dernière n’était pas organisée et structurée comme celle que nous connaissons aujourd’hui, néanmoins, sa mission était grosso modo la même. Boukhari rappelle la chose suivante dans son Sahîh : « Qays ibn Sa’d était pour le Prophète l’équivalent d’un policier du Prince ».
Il est à noter que ‘Umar ibn al-Khattâb fut le premier à mettre en place un système de milice urbaine dont la fonction était de patrouiller ; ainsi, cette milice patrouillait dans Médine de nuit afin de veiller à la sécurité des gens et d’arrêter d’éventuels suspects.
Au vu de cette réalité, nous pouvons dire que la forme de la police à l’époque des Califes Bien-guidés était extrêmement simple, mais elle ne tarda pas à développer son organisation et à se perfectionner dès l’époque des Omeyyades et des Abbassides. Si au départ la fonction principale de l’ancêtre de la police islamique était de veiller à l’exécution des sanctions décidées par le juge dont elle n’était qu’une simple émanation, elle gagna peu en peu en indépendance par rapport à la juridiction et c’est ainsi que les policiers devinrent véritablement des enquêteurs ayant pour fonction de rechercher les criminels ; par exemple, chaque ville de l’empire islamique disposait de sa propre police, laquelle obéissait à son chef direct qui était lui-même un policier, celui-ci possédait des assistants et des délégués qui portaient des signes distinctifs, ils portaient en outre des uniformes spéciaux ainsi que des courtes lances sur lesquelles étaient inscrites des informations et notamment le nom du policier, la nuit ils portaient des lanternes et des chiens les accompagnaient dans leur mission de protection des citoyens.

La police de l’Etat omeyyade :

Mu’âwiyya ibn Abî Sufiyân agrandit les rangs de sa police et il la développa, de même qu’il y ajouta une police spécialisée dans sa protection personnelle, il est à noter à ce propos que Mu’âwiyya fut le premier prince de l’histoire de la civilisation islamique à employer pour sa protection une garde prétorienne, il fut sans doute motivé par le fait que des chefs politiques musulmans furent assassinés avant lui, on compte parmi ces derniers trois Califes Bien-guidés ‘Umar, ‘Uthmân et ‘Alî. Ainsi, sous le régime califale omeyyade, la police était un outil d’exécution des ordres du Prince ; à certains moments le rôle de la police devint si important que la direction de cette dernière entra dans les prérogatives des princes et des gouverneurs de province, ainsi lorsque Khâlid ibn ‘Abdallah fut nommé comme gouverneur de la province de Basra, il occupa entre autres fonctions celle de la police. Les califes omeyyades s’aperçurent très vite de l’importance de cette fonction et même de son aspect vital, c’est pourquoi on imposa des critères généraux à ceux qui prétendaient à cette fonction, à ce propos Ziyâd ibn Abîh a dit : « Il est nécessaire que le policier soit très fort physiquement, il ne doit pas être distrait, il doit en outre être d’un âge mûr et être un homme vertueux et incorruptible, enfin il doit être digne de confiance et jouir d’une réputation irréprochable ».

C’est ainsi que la fonction de policier se développa notablement durant les règnes des Omeyyades et des Abbassides, cela amena le grand Ibn Khaldûn à écrire la chose suivante : « La recherche des criminels et l’application des jugements chez les Abbassides, les Omeyyades d’Andalousie et les ‘Ibadites d’Egypte et du Maghreb incombaient aux agents de police ; toutefois, la police occupait aussi une fonction religieuse et légale dans ces différents Etats, la fonction judiciaire de la police grandit, elle occupait notamment le rôle de l’accusation lors des jugements, elle imposait des sanctions répressives et préventives avant que ne soient constatés les actes délictueux, elle veillait à ce que soient appliqués les châtiments correspondant aux crimes commis, elle s’occupait de juger les affaires ayant trait au talion et elle s’occupait de blâmer et de châtier ceux qui persistaient à commettre des délits ».
Ainsi, la fonction des policiers évolua beaucoup, ils passèrent de simples exécutants des ordres califales à l’époque des Califes Bien-guidés et au début de celle des Califes omeyyades à enquêteurs (recherche des criminels) et exécuteurs des peines et des châtiments, c’est pourquoi l’Etat islamique se mit à construire des prisons sûres dans lesquelles étaient incarcérés les criminels de droit commun ainsi que les fauteurs de troubles et les agitateurs politiques. A ce propos al-Tabarî a rappelé que Ziyâd ibn Abîh fit mettre en prison ce type d’agitateurs, et notamment les partisans d’Ibn al-Ach’ath comme Qabîba ibn Dubay’a al-Asadî.

La police de l’Etat abbasside :

Cet Etat, dans la continuité de ce qu’avaient commencé à faire ses prédécesseurs omeyyades, dépensa beaucoup d’argent pour la construction de prisons dignes de ce nom, lesquelles prisons permirent de préserver les gens du mal et des méfaits des criminels ; toutefois, ces derniers étaient traités avec humanité par l’Etat qui dépensait beaucoup d’argent dans ce sens, c’est ainsi que le juge Abû Yûsuf proposa au Calife Hârûn al-Rachîd que soit fourni aux prisonniers une tenue de coton en été et une autre de laine en hiver. De manière générale la santé des détenus était une réelle préoccupation pour l’Etat abbasside.
Le Califat abbasside tenait beaucoup à nommer comme policiers des individus connus pour leur savoir, leur crainte d’Allah et leurs connaissances juridiques ainsi que pour leur grande rigueur et fermeté dans l’application des châtiments ; à ce propos Ibn Farhûn a rappelé cette anecdote : « Un policier dénommé Ibrâhîm ibn Husayn ibn Khâlid mena, à la porte d’al-Gharbî al-Awsat, l’exécution de la peine d’un individu coupable d’avoir fait un faux témoignage ; le policier donna quarante coups de fouet au supplicié, il rasa sa barbe et noircit son visage, il lui fit faire, entre deux prières, onze fois le tour de la ville, les gens criaient sur son passage : « Voilà la rétribution de celui qui fait un faux témoignage ! ». Ce policier était un homme vertueux, bon, connaissant parfaitement la Loi et l’exégèse coranique, il était en outre le chef de la police d’al-Amîn Muhammad ».
Du fait des grandes compétences dont jouissaient certains chefs militaires de l’armée du Califat abbasside, le Calife al-Ma`mûn fit nommer l’un d’entre eux, ‘Abdallah ibn Tâhir ibn al-Husayn, chef de la police de la capitale abbasside Bagdad, et ce, après qu’il ait fait preuve d'une grande compétence militaire lors de diverses batailles et conquêtes.
L’administration califale n’hésitait pas à écarter les policiers corrompus, ceux qui par exemple exagéraient lors de l’application des châtiments ou encore ceux qui accusaient des gens sans s’appuyer sur un témoignage. Le Calife abbasside al-Muqtadir billah donna l’ordre d’écarter un policier de Bagdad nommé Muhammad ibn Yâqût, il le limogea tout bonnement et simplement en raison de sa mauvaise conduite et des injustices qu’il perpétrait.
Sous l’ère abbasside les missions des agents de police étaient diverses et variées ; ainsi, dans la plupart des provinces il incombait à la police de maintenir la stabilité de la sécurité, d’arrêter les voleurs et les malfaiteurs ou de veiller à ce que règne la paix sociale. On note que Muzâhim ibn Khâqân, gouverneur d’Egypte décédé en 253 de l’Hégire, ordonna à son chef de la police, Azdjûr al-Turkî, qu’il interdise aux femmes de sortir sans le voile et aux gens d’aller faire des visites « pieuses » dans les mausolées, il lui demanda en outre de frapper les hommes efféminés et les pleureuses professionnelles et de fermer les maisons closes et autres débits de boissons.
Quant aux policiers qui ne remplissaient pas leurs diverses missions correctement, il se voyait intimer l’ordre par les autorités califales de se rectifier rapidement, car la paix et l’ordre de la cité en dépendaient.
L’Imam Ibn al-Qayyim, qu’Allah lui fasse miséricorde, a rapporté dans son livre Al-turuq al-hukmiya une histoire qui met en évidence le zèle et la perspicacité des policiers du Califat abbasside, et notamment lors des périodes de troubles ; ainsi, il raconte qu’à l’époque du Calife abbasside al-Muktafî des voleurs avaient dérobé une somme immense, le Calife ordonna donc à son chef de la police de tout mettre en œuvre pour mettre la main sur ces brigands et sur leur butin. Celui-ci s’empara personnellement de l’affaire et se mit seul à les rechercher nuit et jour, puis un jour il s’aventura dans une ruelle déserte des faubourgs populaires de la ville, il vit devant les portes de certaines maisons de nombreuses arêtes de poissons et notamment celle d’un poisson énorme, le policier demanda donc à un passant combien pourrait coûter un poisson d’une telle taille, celui-ci lui répondit que son prix était un dinar (somme énorme à l’époque), le policier dit alors qu’il ne pouvait y avoir parmi les gens de ce quartier quelqu’un pouvant acheter un poisson à ce prix, car ce quartier à la lisière du désert est clairement déshérité, « personne ne peut y venir avec des choses auxquelles il tient [de peur d’être volé] ou avec l’argent nécessaire à cet achat prohibitif, il y a donc anguille sous roche et je vais tirer au clair cette affaire ».
Il écarta donc l’individu qu’il avait interrogé, et il décida de trouver une femme du voisinage afin qu’il l’interroge. Il frappa donc à l’une des portes devant lesquelles il n’y avait pas d’arêtes et demanda de l’eau pour boire, une vieille femme frêle sortit alors de cette maison, il lui demanda à boire à plusieurs reprises et à chaque fois elle lui reversait de l’eau ; tout en se désaltérant le policier posait diverses questions à la veille femme sur la rue et les gens qui y vivent, cette dernière lui répondait simplement sans connaître les intentions de l’homme. Jusqu’au moment où il lui demanda qui habitait la maison devant laquelle se trouvait l’immense arête, elle lui répondit qu’y vivaient cinq jeunes obèses ayant l’allure de commerçants, qu’ils s’étaient installés là depuis un mois et qu’on ne les voyait pas sortir le jour ou alors très rarement, en fait seul un seul d’entre eux sortait pour faire une affaire et il revenait très rapidement ; par ailleurs, la vieille dit au policier que ces jeunes se réunissaient toute la journée pour manger, boire et jouer aux échecs et aux dés, et qu’ils avaient à leur service un domestique, puis elle lui dit qu’à la nuit tombée, ils rejoignaient une maison qu’ils possédaient vers al-Kurkh, ils laissaient donc le domestique surveiller leur maison, et à l’aube ils rentraient alors que tout le voisinage était encore assoupi. La vielle femme demanda alors au policier si ces individus louches ne rassemblaient pas toutes les caractéristiques des voleurs, celui-ci lui répondit que oui, puis il décida d’agir sans tarder et fit venir une dizaine de policiers, il leur dit de pénétrer par les toits des maisons voisines de celle des suspects, quant à lui il frappa à la porte de ces derniers et c’est un jeune homme qui lui ouvrit, un second policier rentra avec lui dans la maison, les voleurs étaient cernés et aucun d’entre eux ne put échapper à l’arrestation ; une fois dans les lieux, le policier constata qu’il avait mis la main sur les auteurs du vol de la grosse somme ». Cette histoire est la démonstration de la grande perspicacité des policiers de Bagdad, ainsi que de leur grand dévouement au Calife.

La fonction de policier exista dans la plupart des pays de l’empire islamique, simplement elle prit un nom différent selon les endroits : en Ifrîqiya on parlait de kâkim ou bien à l’époque des Mamlouks le policier était appelé wâlî. Il est à noter qu’en Egypte la fonction de policier était parmi l’une des plus importantes de l’Etat et les hommes qui l’occupaient étaient parmi les plus craints et respectés, ainsi le policier était celui qui dirigeait la prière à la place du gouverneur quand ce dernier était dans l’incapacité de le faire de même qu’il était chargé, entre autres missions importantes, de distribuer les soldes des militaires. En Egypte, le quartier général de la police était attenant à la caserne militaire, la police était appelée la « haute police ». La tradition voulait que le chef de la police se tienne au courant de tous les faits divers qui survenaient dans sa province (meurtres, incendies, etc.) via les rapports que lui faisaient ses subalternes, il écrivait alors quotidiennement un rapport général contenant tous ces faits, lequel était envoyé chaque matin au Sultan qui agissait alors en conséquence.

La police en Andalousie :

Les musulmans d’Andalousie inventèrent deux corps importants de la police : le premier était appelé la grande police, sa mission était de surveiller et d’arrêter le cas échéant les personnalités puissantes politiquement et ceux qui gravitaient autour du Sultan, le chef de cette police spéciale était un proche conseillé du Sultan, il était en outre souvent candidat au poste de ministre ou à celui de chambellan ; il est évident que l’invention de cette fonction indique que la civilisation islamique a produit une classe dirigeante soucieuse du respect des lois et traitant sur un même pied d’égalité les riches et les pauvres ou entre les gouvernants et les gouvernés. Le second corps de police inventé par les musulmans andalous était appelé la petite police, cette dernière, à l’inverse de la grande police, avait pour principale mission de veiller à ce que la paix et l’ordre règnent parmi le peuple, les fonctionnaires de cette police étaient désignés en Andalousie par le terme d’agents de la ville.


Cette courte démonstration sur la police dans les diverses sociétés du monde musulman classique montre une fois de plus que la civilisation islamique est une civilisation créatrice et inventive dans son essence, et s’il est vrai que la police existait déjà dans des peuples et cultures antérieurs - à partir du moment où des gens se rassemblent pour vivre en société un corps constitué garantissant l’ordre est nécessaire - sa fonction dans la civilisation islamique était bien plus évoluée et développée que dans les autres cultures, comme celle des Perses ou celle des Romains par exemple ; en fait, les musulmans ont apporté à cette fonction – comme nous l’avons vu – une organisation pointue et efficace, pour ne pas dire moderne, qui inspirera les autres peuples, et surtout ils firent de leur police un outil social totalement imprégné du comportement et de la législation islamiques.

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