Le respect des savants dans la civilisation islamique I

Le respect des savants dans la civilisation islamique I
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Nous allons dans deux articles traiter de la place élevée qu’occupaient la science et les savants au sien de la civilisation islamique classique :

Quand on observe attentivement l’histoire de la civilisation islamique, on constate que systématiquement lors des périodes d’apogée et de puissance les musulmans excellaient à la fois dans les sciences religieuses et dans les sciences profanes. De même qu’il est important de noter que l’on ne relève dans cette longue histoire aucune trace de persécution à l’encontre des savants comme c’était alors le cas notamment chez les Occidentaux.
Cependant, pourquoi certains prétendent que l’Islam est une religion s’opposant au savoir et à la science ? Y eut-il dans l’histoire de la civilisation islamique un conflit entre les savants des sciences religieuses et ceux des sciences profanes ? Est-ce que les médecins, ingénieurs, astronomes, chimistes, physiciens ou géographes musulmans furent combattus par leurs semblables ? Ou bien au contraire ces derniers furent-ils respectés et placés sur un piédestal par rapports aux autres citoyens de leur société ?
Il faut bien voir que pendant longtemps le musulman qui se caractérisait par son attrait pour le savoir dans toutes ses formes était perçu comme supérieur aux autres, cela le faisait accéder à l’élite de la Oumma ainsi qu’à la catégorie de ces grands inventeurs respectés de tous et qui étaient aussi proches des puissants que du peuple.

‘Abbâs ibn Farnâs :

‘Abbâs ibn Farnâs fut parmi les grands savants d’al-Andalus, il était philosophe et poète de même qu’il était versé dans l’astronomie, c’était en outre un avant-gardiste qui inventa de nombreuses choses, il faut savoir par exemple qu’il fut le premier à fabriquer du verre à partir de la pierre, de même qu’il fut le premier dans l’histoire à tenter de voler, pour ce faire il se fabriqua deux ailes avec des plumes grâce auxquelles il arriva à planer sur une longue distance, toutefois il chuta brutalement et se blessa gravement au dos. Cette volonté de créer et de progresser dans diverses sciences rapprocha Ibn Farnâs des puissants qui le traitèrent avec le plus grand respect. Cependant, cette renommée et le fait qu’il avait la faveur des princes lui attirèrent la haine de nombreux envieux qui l’accusèrent d’être un magicien et un charlatan, de plus ils firent courir le bruit qu’il faisait chez lui des choses bizarres, en fait il y possédait une sorte de « laboratoire » dans lequel il pratiquait la chimie, et donc ces expériences faisaient s’échapper de sa maison des fumées et autres vapeurs étranges.
Ainsi, ces rumeurs malveillantes et fondées sur l’ignorance eurent leur effet, car Ibn Farnas fut convoqué devant un tribunal à Cordoue – al-Andalus avait alors pour calife ‘Abd al-Rahmân ibn Hichâm – il y fut donc questionné sur ses diverses activités et les rumeurs courant sur lui selon lesquelles il pratiquait d’étranges mélanges et faisait des choses étranges jamais vues avant ; l’inculpé répondit donc la chose suivante à ses accusateurs : « Est-ce que vous pensez que si je mélange de la farine avec de l’eau pour en faire une pâte qui une fois mise au four se transforme en pain cela fait de moi un sorcier ? », ils lui répondirent que non, cela fait partie de la science qu’Allah, exalté soit-Il, a enseignée aux hommes, Ibn Farnâs leur rétorqua donc : « Eh bien voilà à quoi je travaille dans ma maison, je mélange tel élément avec tel autre, puis je mets ce que j’obtiens sur le feu, ce qui produit des choses qui sont utiles pour les musulmans dans leur vie de tous les jours ».
Puis les juges, après la démonstration implacable d’Ibn Farnâs, firent venir à la barre un témoin, et ce dernier n’était autre que le calife lui-même, ‘Abd al-Rahmân ibn Hichâm, qui, après avoir entendu ce qui s’était dit jusqu’alors donna son témoignage : « J’atteste que l’accusé ici présent m’a dit telle et telle chose (c’est-à-dire tout ce que faisait Ibn Farnâs chez lui et dont le calife était tenu au courant), il m’a tenu informé de tout ce qu’il a fait chez lui et je n’y ai vu que des choses utiles pour les musulmans, et si j’avais vu qu’il pratiquait de la sorcellerie, j’aurais été le premier à le sanctionner ».
Ce témoignage décisif et essentiel, car émanant du calife, eut pour conséquence l’acquittement d’Ibn Farnâs que les juges finirent par encenser, de plus ils l’encouragèrent à poursuivre ses travaux et ses expériences en toute tranquillité.

Al-Hasan ibn al-Haytam :

Les exemples de savants respectés et portés au pinacle par les pouvoirs et sociétés de leur temps sont innombrables ; toutefois, nous pouvons rappeler le cas du savant qui eut le rôle le plus décisif et important de toute l’histoire islamique dans le domaine de l’ophtalmologie, c’est-à-dire le célèbre al-Hasan ibn al-Haytham qui est connu en Occident sous le nom d’al-Hazen ; ce dernier naquit dans la ville iraquienne de Bassora où il y fit également ses études, il se trouve qu’il excella rapidement dans le domaine de l’ophtalmologie, il fut notamment le premier à faire une description précise de la structure de l’œil en en dessinant ses différentes parties.
Ainsi, il faut rappeler que les puissants et autres princes qui régnaient sur l’ensemble du monde islamique à l’époque où vécut Ibn al-Haytham étaient en général passionnés par le savoir et les sciences de même qu’ils ne lésinaient pas sur les moyens pour financer et soutenir les savants. C’est donc ces conditions très favorables qui permirent à Ibn al-Haytham de se déplacer avec une totale liberté de mouvement dans tout le monde musulman d’un centre civilisationnel à un autre, centres dont il a profité au maximum.
Il nous faut signaler qu’al-Hâkim Bi`amrillah, qui était un prince fatimide (mort en 411 de l’Hégire), joua un rôle important dans le développement du savoir d’Ibn al-Haytham, et ce, après que le prince eut entendu parler de lui en bien et que sa réputation se diffusa à Bassora, et notamment après qu’il eut entendu cette parole du savant : « Si j’étais en Egypte, je travaillerais sans relâche à essayer de régler les problèmes de cru et décru que connaît le Nil, car j’ai entendu dire que ce dernier est descendu à un niveau très bas, il faudrait aller voir à l’extrême sud de l’Egypte ».
C’est ainsi, qu’ayant entendu cela, al-Hâkim Bi`amrillah fit venir al-Haytham en Egypte lui proposant de lui donner tous les moyens nécessaires afin qu’il mène à bien le projet de construction d’un barrage afin de pouvoir contrôler la hauteur de l’eau du Nil. A peine Ibn al-Haytham mit-il les pieds en Egypte qu’il fut reçu en personne par le prince qui lui avait préparé un accueil digne d’un roi, celui-ci donna en outre l’ordre de traiter le savant iraquien avec le plus grand respect. Rapidement les deux hommes commencèrent à évoquer la question du barrage, et donc le prince incita Ibn al-Haytham à s’atteler à la tâche sans tarder. Ce dernier arriva donc sur le terrain, c’est-à-dire dans un lieu appelé al-Djanâdil qui se trouve avant la ville d’Assouan, ce lieu est surélevé et c’est de lui que descend l’eau du Nil. Il observa attentivement, il analysa et fit diverses tentatives, mais il se rendit compte que ce qu’il désirait faire pour régler ce problème était au-dessus des capacités des gens à son époque, c’est ainsi qu’il dut abandonner son idée de départ en s’excusant. C’est ainsi qu’après sa tentative infructueuse il rentra au Caire pour expliquer les raisons de son échec et de l’impossibilité de l’établissement à cet endroit d’un barrage sur le Nil qui aurait retenu les eaux lors des périodes de grandes crues, eaux qui auraient donc servi à irriguer toute la vallée du Nil au moment des sécheresses.
Cet épisode édifiant met très bien en évidence le grand intérêt que portait le prince fatimide pour les savants ainsi que le grand respect que celui-ci avait pour eux, cela apparaît notamment à travers l’invitation à venir en Egypte qu’il fit à Ibn al-Haytham, puis la manière fastueuse avec laquelle il le reçut, et le prince n’agit ainsi qu’en raison de la science que possédait Ibn al-Haytham, qu’Allah lui fasse miséricorde.

Al-Khawârizmî :

Muhammad ibn Mûsâ al-Khawârizmî, vécut dans la ville de Bagdad entre 164 et 235 de l’Hégire (780-850) après avoir très tôt quitté sa ville natale de Khawârizm (qui était l’un des centres culturels du monde musulman), il devint connu à l’époque du calife abbasside al-Ma`mûn, il excella notamment dans les mathématiques, l’astronomie et la géographie. Et c’est notamment parce qu’il était très bon dans ces deux derniers domaines qu’il se décida à contacter le calife al-Ma`mûn et aussi parce qu’il savait que celui-ci aimait les savants et était versé dans ces deux sciences, ce dernier avait en outre établi un centre d’astronomie tout près de la fameuse Maison de la Sagesse (haut lieu de savoir s’il en est instauré par le calife Hârûn al-Rachîd). Rapidement al-Ma`mûn s’occupa tout particulièrement d’al-Khawârizmî et lui fit tous les honneurs, c’est ainsi qu’il lui donna un poste important au sein de la Maison de la Sagesse, puis il l’envoya accomplir des missions scientifiques dans les pays voisins afin notamment qu’il rentre en contact avec les savants de ces contrées, qu’il profite au maximum des sciences des autres et qu’il diffuse la savoir aux quatre coins du l’Etat musulman.


Râghib al-Sardjânî

(A suivre)

 

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